Ils parlent de Dieudonné

Dernière mise à jour : dimanche 11 décembre 2011, 1 h 50.

 

      On me dit toujours : « Alors, mais Dieudonné, il a pété les plombs ? — Ben oui, il a pété les plombs… » Il a peut-être pas pété les plombs, peut-être qu’il est réellement antisémite, puisque ses idées commencent à circuler, dangereusement. Je pense qu’il est… oui, je pense qu’il n’aime pas les Juifs. [...] Ce qui fait peur, c’est les gens qui le suivent. Je sais pas qui sont ces gens-là, qui entoure Dieudonné, quelles sont les associations bizarres qui l’entourent. [...] Il ne demandera jamais pardon. D’abord il est trop têtu, et puis, autre chose, plus grave, je pense qu’il a des convictions.

      C’est ainsi qu’Élie Semoun, un peu troublé, présente son ancien partenaire au micro de RMC le 23 février 2009. La sentence est sincère et plus équilibrée que par le passé. En effet, pendant sept ans, Élie Semoun assistait, consterné et parfois incrédule, à l’enlisement dramatique de son ami. Quand il pensait à lui, il oscillait entre des descriptions répulsives (de «Le Pen de gauche» à «psychopathe», entendues lors d’interviews) et des témoignages d’amitié (jusqu’à rendre visite à Dieudonné sur scène, en public). Il pensait peut-être le faire revenir à la raison. Puis il se rendit à l’évidence, devant les multiples rebondissements de “l’affaire” : «Dieudonné est ailleurs, dans le monde de la haine». Durant ces sept années, universitaires, journalistes, juristes, humoristes, politiques, militants antiracistes, pro-israéliens, pro-palestiniens, Blancs, Noirs, chrétiens, juifs ou musulmans, nombreux, très nombreux sont ceux qui, éventuellement après avoir applaudi l’artiste, se rendent un jour à cette évidence. Et même rapidement pour certains : à vous de juger s’il faut parler d’exagération, de hâte ou de perspicacité. Ils sont de tous bords et ils nous mettent en garde : ils parlent de ce qu’est devenu Dieudonné, de ses nouvelles fréquentations, des «associations bizarres» qui effraient Semoun, du néocolonialisme, de l’antisionisme, de la citoyenneté, de la transgression et de la haine maladive. Naturellement, on pourra apprécier ou critiquer leurs analyses, dont je ne présente qu’une modeste sélection, mais l’important est de constater qu’elles sont là, si diverses qu’elles marginalisent complètement les partisans acharnés de Dieudonné. Comme le disaient Abel Mestre et Caroline Monnot dans un article que nous citerons amplement tout à l’heure :

      C’est l’histoire d’un humoriste dont les meilleurs amis d’aujourd’hui sont ses pires ennemis d’hier. D’un comique qui, il y a douze ans, s’engageait en politique, à Dreux (Eure), contre Jean-Marie Le Pen, qu’il qualifiait alors de «grand marabout borgne», et qui offre désormais son théâtre à des courants politiques plus radicaux encore que le Front national.

      L’histoire ne commence pas, comme veulent souvent le faire croire les dieudomaniaques, fin 2003 avec le sketch dit du “colon israélien facho” joué dans l’émission On ne peut pas plaire à tout le monde. Depuis plusieurs années, Dieudonné est modestement engagé en politique et il est poursuivi en justice dans quelques affaires non liées à l’antisémitisme. Et c’est en 2002 qu’il lance, en spectacle et surtout lors d’interviews, ses premières “saillies” au caractère antijuif plus ou moins prononcé. Les propos sur «les juifs, une secte, une escroquerie» sont remarqués par l’UEJF, la LICRA et le consistoire central israélite : c’est le début d’un long procès. Par contre, il est vrai qu’en 2002 et en 2003, les personnes (y compris juives, bien entendu) qui connaissaient tout ou partie des dérapages de l’humoriste ne croyaient pas qu’il aggraverait son cas. On pardonnait facilement au sympathique, courageux et subtil Dieudonné, très apprécié dans le monde du spectacle, parce qu’on connaissait son audace quand il s’agissait de montrer les dérives des religions et des religieux, les chrétiens comme les juifs comme les musulmans. On ne jette pas l’opprobre sur une célébrité pour un ou deux dérapages, surtout quand elle témoigne qu’elle fut victime de discriminations par le passé. En 2004, ce n’est plus le même refrain. Il faut dire que les incidents s’enchaînent à la suite du sketch sur France 3. En paroles, Dieudonné se contrôle encore moins que ses premiers adversaires, quelques petits groupes très en colère, voire agressifs. Beaucoup d’humoristes et de fans le défendent encore ; à l’inverse, les intellectuels pro-israéliens ne le ménagent pas (Dieudonné répondra par des insultes à Alain Finkielkraut, qui n’est pourtant pas le plus sévère, mais qui se distingue de beaucoup d’autres, vous l’avez compris, par cette étiquette de “Juif médiatique” qui est une obsession chez les antisémites). Ainsi, Éric Marty, chercheur au CNRS, professeur de littérature contemporaine, explique dans l’article “Que Dieudonné se rassure !” (Le Monde, 7 mars 2004) qu’il n’est plus permis de croire au simple dérapage d’un humoriste. Il revient en même temps sur plusieurs propos “malheureux” de Dieudonné :

      Le scandale Dieudonné se dit en trois temps. Le premier est son apparition à l’émission de Marc-Olivier Fogiel en juif orthodoxe, avec les accessoires du terroriste palestinien et criant «Isra… Heil !» : la victime juive devient ici le corps réel de ses deux bourreaux. Le deuxième temps, ce sont des déclarations politiques où il apparaît que les juifs sont des «négriers reconvertis dans la banque» et qu’Israël a «financé l’apartheid et ses projets de solution finale» (Le Journal du dimanche du 8 février). Troisième temps : l’apparition sur de nombreux médias, en criant au complot, et particulièrement sur Canal+, par exemple samedi 28 février au soir (7 jours au Groland), où il joue le rôle du banni, et dont il ressort que ce bannissement atteste qu’il dit une vérité que tout le monde veut taire. Cette farce antisémite en trois actes est aisément reconnaissable tant elle a été déjà jouée dans l’histoire jusqu’à ne plus exister que sous une forme parodique dont le dernier acteur en date était, jusque-là, Jean-Marie Le Pen. [...] Toute la substance du propos de Dieudonné tient donc en trois points : 1) dénier la qualité de victimes aux juifs en leur attribuant les signes de leurs propres bourreaux ; 2) faire des juifs les artisans du martyr noir et de l’esclavage ; 3) se donner soi-même comme victime “nègre” : «Je ne suis qu’un pauvre nègre. On me lynche, on me frappe – Le Journal du dimanche –.»
      Or, ce discours a une logique qui dépasse, bien entendu, la question de l’humour, puisque c’est très précisément la régurgitation du discours de propagande antisémite propagé par de nombreux courants tiers-mondistes et que l’on avait entendu à Durban en septembre 2001 lors de la conférence sur le racisme organisée par l’ONU. À Durban, au-delà des violences verbales inouïes proférées à l’encontre des juifs, le mythe du juif comme figure de l’esclavagiste avait fait son apparition. Malgré les nombreuses études sur l’esclavagisme qui montrent qu’il fut d’abord une pratique propre à l’économie des Africains, et que le premier et le plus important acteur extérieur de cette traite des hommes fut le monde arabo-musulman, malgré le fait que les profiteurs et organisateurs du monde occidental ne furent pas juifs et que les sudistes de la Guerre de Sécession étaient de bons chrétiens, le nouveau mythe antisémite était né : Dieudonné ne fait que le reprendre en lui donnant la puissance explosive du carnavalesque et la violence incontrôlable du clown. [...] La place exorbitante donnée aux juifs dans le système d’apartheid en Afrique du Sud est tout aussi récurrente dans la propagande antisémite et s’accompagne, bien évidemment, de la confusion qu’entraîne l’expression “mur de l’apartheid” à propos de la barrière de sécurité en Israël : l’apartheid devient un concept juif, ce qu’évidemment l’histoire de l’Afrique du Sud contredit.
      Pourtant, ce processus de détournement de la révolte africaine contre les juifs ne date pas de Dieudonné ou de Durban. L’étude des discours des Black Panthers aux États-Unis, dans les années 1970, montre un discours violemment antisémite, d’autant plus surprenant que les juifs américains – eux-mêmes victimes de ségrégation et de quotas négatifs – ont été au premier rang du combat pour les droits civiques des Afro-Américains. Certes, il y avait déjà à ce moment-là un processus d’identification aux Palestiniens et une criminalisation d’Israël, mais on ne saurait imputer aux seules officines islamistes un tel processus de détournement de la haine. On dira qu’au fond une victime – et les Noirs sont bien évidemment des victimes – a deux choix : soit celui de dénoncer son bourreau réel, son bourreau historique – c’est ce qui se passe dans le travail de mémoire en cours sur l’esclavagisme –, et elle peut cesser alors d’être victime ; soit celui d’opérer ce que René Girard a appelé la rivalité mimétique : la victime choisit non pas l’ennemi mais le rival, c’est-à-dire celui qui apparaît, injustement à ses yeux, comme étant identifié par le monde comme étant plus victime que lui. Ce rival victimaire est celui qui l’empêche d’être et de se proclamer victime comme elle le voudrait. Telle est, dans l’imaginaire de ces antisémites, la place des juifs. Les discours émanant de cette petite mais virulente fraction antisémite de la communauté noire élimine les juifs comme victimes en en faisant des bourreaux (bourreaux des Palestiniens), mais, comme si cela ne suffisait pas à anéantir le poids de la rivalité mimétique, il lui faut faire des juifs ses propres bourreaux : le juif est un négrier, financier de l’apartheid sud-africain, etc.
      Comme on le voit, il ne s’agit pas, avec Dieudonné, de répondre à une question de café du commerce (Peut-on rire de tout ?), car Dieudonné, en l’occurrence, n’est, dans son misérable scandale, que le symptôme de ce qui, dans tous les sens du terme, le dépasse.

      Avec Dieudonné, le politologue Pierre-André Taguieff, directeur de recherche au CNRS (il a traité de sujets tels que les théories du complot, le racisme…), conserve son approche habituelle de l’antisionisme : la critique de la politique israélienne doit être évidemment respectée au sein d’un débat, comme la critique de n’importe quel autre État ; mais sur la voie de la radicalisation, s’il cède aux préjugés et aux amalgames et multiplie les constructions mentales biaisées, l’antisionisme se dispose à recycler à sa manière, et peut recycler effectivement des poncifs judéophobes ; l’antisionisme radical est un antisémitisme qui serait explicite si ses propagateurs ne s’efforçaient pas d’éviter le mot «juif». Dans cet extrait de “Sources antisémites du ‘racisme juif’ – Des thèmes récurrents qui structurent l’imaginaire antijuif moderne”, article paru dans L’Arche n° 560 (novembre-décembre 2004), Taguieff, ignorant le futur rapprochement de Dieudonné avec l’extrême droite, le considère comme un faux militant antiraciste d’extrême gauche ou d’une gauche alternative (il commentera rapidement le rapprochement avec le Front national dans son livre La Judéophobie des Modernes en 2008) :

      La France n’est certes pas un pays antisémite, ou plutôt, elle ne l’est plus au sens où, à certains moments de son histoire, elle le fut, et de façon convulsive. Mais la société française contemporaine est traversée par des courants judéophobes de diverses obédiences (islamisme, lepénisme, néo-gauchisme) et, depuis octobre 2000, elle se signale par un haut niveau de violences antijuives, lesquelles sont liées à la fois à la puissance mobilisatrice de la “cause palestinienne” et à l’anomie régnant dans de nombreuses zones urbaines et péri-urbaines (les “quartiers sensibles”). [...]
      Ce qui est significatif dans le nouveau discours judéophobe à base “antisioniste” et de style “antiraciste”, c’est la disparition de l’ambivalence des jugements sur les Juifs (appelés, pour contourner la législation française, “sionistes”) : le nouveau judéophobe professe une haine totale, sans mélange ni réserve, contre ses ennemis déclarés. C’est qu’il les a déshumanisés, il les a même “inhumanisés”, en les reconstruisant comme des “racistes” (anti-palestiniens, anti-arabes, anti-musulmans) occupés à réaliser un “génocide” (celui des Palestiniens). Réinvention du plus ancien stéréotype judéophobe : «l’ennemi du genre humain.» En outre, dans les milieux “antiracistes” contemporains, en particulier à l’extrême gauche, on n’hésite plus à faire remonter généalogiquement le “racisme” d’Israël aux origines du monothéisme juif. Ce dont témoignent certains propos du bouffon provocateur Dieudonné : «Le racisme a été inventé par Abraham. Le “peuple élu”, c’est le début du racisme.» Les «sionistes», ou les Juifs en tant que “sionistes”, étant intrinsèquement haïssables, chassés du cercle de l’humanité commune, les exterminer systématiquement ne relève plus du «crime contre l’humanité.» Et les attentats terroristes commis par des “bombes humaines” deviennent des actes de juste colère et de révolte compréhensible commis par des “victimes”, bien sûr “désespérées”, du «racisme» de “l’État raciste” qu’est Israël.

      Nous voyons que ces chercheurs, bien que très incisifs, ne pratiquent pas un “chantage à l’antisémitisme” qui viserait tous leurs contradicteurs : vigilants, ils essaient de montrer rationnellement qu’une haine tournée vers les Juifs peut être décelée chez un individu que le profane ne soupçonnerait pas. Ils ne sont pas infaillibles et savent qu’une diffamation publique pourrait avoir de graves conséquences, mais sur ce coup ils sont sûrs d’eux et les événements vont leur donner raison. Il ne faut pas forcément être pro-israélien pour se fâcher avec Dieudonné en 2004. Cette année-là, il est proche de l’association CAPJPO (Coordination des appels pour une paix juste au Proche-Orient) et même candidat sur la liste Euro-Palestine ; puis il a quelques démêlés avec l’association, laquelle lui reproche ses relations, comme en témoigne un communiqué du 29 octobre 2004 :

      Euro-Palestine et l’association CAPJPO ont choisi de prendre leurs distances avec Dieudonné, à la suite d’une série d’incidents sérieux, survenus au cours des dernières semaines, et notamment en raison du fait que celui-ci s’affiche avec Alain Soral, qui a tenu récemment des propos antisémites sur France 2 (Complément d’enquête, 14 septembre 2004). Nous avons en outre été très choqués d’apprendre la récente présence de Dieudonné à un rassemblement d’éléments douteux initié par Ginette Skandrani, antisémite et négationniste connue, qui se répand en propos dégoûtants sur des sites internet.

      Le politologue Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême droite française et des groupes religieux intégristes, revient sur ce communiqué de la CAPJPO dans son article “Les juifs ultra-orthodoxes et antisionistes de Neturei Karta récupérés par Dieudonné” (proche-orient.info, 12 novembre 2004) :

      La délégation du groupe juif ultra-orthodoxe et antisioniste Neturei Karta [...] a donné une conférence de presse, jeudi 11 novembre, à 18 heures, au théâtre de la Main d’Or, à Paris, qui est géré par Dieudonné. C’est d’ailleurs lui qui faisait le maître de cérémonie, assis au milieu de quatre rabbins en caftan et papillotes qui se livrèrent, pendant deux bonnes heures et devant un public clairsemé (environ 30 personnes) à un exposé doctrinal visiblement incompréhensible pour un auditoire où étaient en nombre les amis noirs du “comique”, moitié auditeurs, moitié service de sécurité. Ce n’est pas le discours des rabbins Jakob Weiss, Moishe Arye Friedman et de leurs deux acolytes, venus qui de New York, qui de Vienne, qui constituait l’intérêt de la soirée, mais la preuve tangible apportée de la radicalisation de Dieudonné, dont avait fait état Olivia Zémor, dirigeante de la CAPJPO et d’Europalestine, pour justifier sa rupture avec lui.
      À la tribune, en effet, la traductrice était Maria Poumier, une proche de Garaudy, qu’on vit à un moment faire passer de mains en mains le livre de l’antisémite Israël Shamir, L’autre visage d’Israël. Assise en contrebas de l’estrade, mettant la main à l’organisation matérielle : Ginette Skandrani qu’on vit le 16 octobre dernier animer une manifestation contre le «génocide en Palestine», avec le «Comité cheikh Yassine» [...]. On remarquait aussi, parmi les “gros bras”, un des hommes qui apparaît très distinctement sur la bande vidéo, réalisée par l’agence Digipresse, de l’agression contre les militants d’Hashomer Hatzaïr, le 22 mars 2003. Enfin, des applaudissements nourris, dont ceux de Dieudonné, ont accompagné cette affirmation des Neturei Karta : «Tant que l’État d’Israël existera, aucune paix ne sera possible. Nous prions tous les jours pour son démantèlement rapide et pacifique». Applaudissements réitérés lorsque les rabbins se sont prononcés contre l’existence de deux États (juif et palestinien) et se sont montrés favorables à ce que les Juifs «demandent humblement» aux Palestiniens le droit de continuer à résider sur leur terre, dans une Palestine qu’ils choisiront «musulmane ou démocratique».
      Ce nouvel attelage est tellement au-delà de l’antisionisme “traditionnel” qu’il inquiète même la CAPJPO. [...] Neturei Karta est un groupe providentialiste qui considère, non pas comme il est souvent dit que l’établissement d’un État juif est illégitime avant la venue du Messie et retarde sa venue, mais que l’idée même d’une souveraineté temporelle juive est contraire à l’enseignement de la Torah.

      Plusieurs papiers dénoncent les propos antisémites (et parfois homophobes) du spectacle Mes excuses, dont le fameux “Dieudonné, fils de Le Pen” de Bernard-Henri Lévy (Le Point, 3 février 2005). Dans “La double défaite des antiracistes” (Marianne, 19 février 2005), Jean-François Khan, avant de juger lamentable la réaction du CRIF, écrit :

      Cela s’est passé à la fin du mois de décembre dernier. Pour la première fois depuis soixante ans, 5 000 personnes, entassées dans la grande salle du Zénith, ont fait une standing ovation à des propos répétitivement et ouvertement antisémites. L’ “humoriste” Dieudonné était à la manœuvre. Toute la panoplie y passa : le lobby juif, qui contrôle tout, la culture, les médias, la politique et fait régner dans le pays une véritable terreur intellectuelle ; des personnalités de tous bords et de toutes professions désignées non point en fonction de ce qu’elles disent ou font mais de leur appartenance supposée, autrement dit marquées d’une étoile jaune ; toute une communauté de citoyens français obsessionnellement renvoyée au conflit du Proche-Orient dont elle serait génétiquement partie prenante ; la rage judéophobe proclamée, scandée, hurlée au nom de la solidarité avec le peuple palestinien. Répétons-le : cela s’est passé à Paris, fin 2004, et devant 5 000 personnes. Il y a trois ans, Dieudonné n’en aurait pas osé le quart et n’aurait rassemblé que 300 personnes. Et surtout, il y a trois ans, le scandale aurait été considérable, quand, cette fois, sa glauque prestation fut quasiment banalisée. Que s’est-il passé entre-temps ? Quelle eau fétide a-t-on apportée à ce moulin de haine ? Avec quel feu a-t-on joué et quelle huile a-t-on jetée sur ce feu-là ? On peut s’interdire de poser la question, comme on peut s’interdire de regarder la réalité en face. Mais l’aveuglement n’a jamais été ni une réponse ni une issue.

      D’autres journalistes font remarquer que, s’il y a certes un risque de banalisation du discours de Dieudonné et un aveuglement d’une partie de son public, ses proches ainsi que tous ceux qui ont les connaissances et l’expérience nécessaires pour détecter les débordements racistes sont indignés et certains sont même très mobilisés. Dans “Dieudonné : Enquête sur un antisémite – De la cause noire à la haine des juifs” (Le Nouvel Observateur, 24 février 2005), Claude Askolovitch soutient, probablement inspiré par certains intellectuels pré-cités, que le «bouffon» a besoin de se transformer en martyr pour tromper un certain public :

      Dieudonné est donc le diable, il doit être content. Il y a une jouissance de la chute chez ce comique, désormais incarnation du “nouvel antisémitisme”, lâché par ses amis, conspué par la totalité de la presse et du monde politique. Un acharnement à dévoyer son talent, comme s’il fallait prouver l’existence de l’ennemi par son propre martyre. [...] Son thème, obsessionnel, depuis plus d’un an ? Les juifs – ou les sionistes – tiennent les médias. Ils imposent le culte de leur martyre à l’opinion. Ils exploitent la Shoah à des fins mercantiles et politiques. Abrités derrière Auschwitz, ils occultent leur participation à la traite des Noirs, étouffent la mémoire de l’esclavage et massacrent les Palestiniens. Et auraient peut-être même inventé le sida… Dieudonné ressasse ses thèmes jusqu’à la nausée. [...] Le comédien reprend en les exacerbant des fantasmes courants dans une gauche tiers-mondiste ayant pignon sur rue : l’idée d’une “injustice” dans le traitement des racismes ou d’une exagération de l’antisémitisme, ou d’une exploitation de la Shoah par Israël. Dieudonné le bouffon hurle ce que d’autres murmurent. Il n’est pas convenable. Il emploie une rhétorique violente et populiste, mais fabriquée à l’usage des foules de gauche. Il est un alchimiste de la transgression.

      Il faut dire que le discours de Dieudonné qui entoure l’expression «pornographie mémorielle» (et en éclaire le sens, plus pervers qu’il n’y paraît) a provoqué un tollé en France, tout à fait justifié contrairement à ce que prétendent, là encore, les dieudomaniaques affabulateurs. Plusieurs auteurs engagés en faveur des minorités victimes de discriminations expliquent que ce discours de “concurrence victimaire” dessert leur lutte. L’écrivain camerounaise Calixthe Beyala estime avoir été dupée par Dieudonné et condamne la position de celui-ci dans “Les convoyeurs de la haine” (Le Monde, 22 février 2005) :

      Noir sur blanc, on verbalise sur des rancœurs qui existeraient entre les Noirs et les Juifs. On nous fait comprendre qu’un contentieux vieux de plusieurs siècles opposerait ces peuples. On dit à nos enfants que les Juifs ne les aiment pas ; qu’ils ont esclavagisé les Africains ; qu’ils les ont spoliés ; qu’ils ont diffusé le sida en Afrique ; qu’il existerait chez les Juifs des lobbies qui empêcheraient la télévision, la presse écrite et la classe politique de prendre en compte la traite négrière et le racisme dont ils sont victimes ; on laisse entendre d’ailleurs que l’État israélien aurait organisé avec l’Afrique du Sud, pays de l’apartheid à l’époque, un plan d’extermination des peuples noirs ; on stigmatise les personnalités juives et, comble des abominations, on clame à tout va qu’on s’en fout de la Shoah et qu’il existe d’autres souffrances dont on devrait parler, notamment de l’esclavage. Je veux sortir de ce cauchemar.
      Comment un homme digne de ce nom est-il capable de proférer de telles horreurs ? On parle trop de la Shoah, trouvez-vous ? Comment se fait-il que j’ai l’impression du contraire ? Qu’il faudrait sans cesse rappeler aux jeunes générations ce qui a été, afin que cela ne se reproduise plus ? [...] Aucun Noir ne saurait conforter des antisémites dans leurs phantasmes du Juif grand possesseur des richesses et grand confiscateur du bien-être mondial. Un antisémite est forcément un raciste. Noirs et Juifs sont ainsi des alliés naturels, ayant des ennemis communs et l’ont démontré à travers l’histoire. [...] Vos propos sont dangereux. Ils insinuent chez les jeunes le sentiment que le Juif est la cause de leur mal-être social. Ils provoquent des replis communautaires et empêchent le dialogue inter-racial qui nécessite le dépassement de sa propre servitude identitaire. [...]
      Vous avez été malin. Vous avez toujours su opposer subtilement à vos contradicteurs la souffrance noire, la persécution des Noirs comme justificatifs à vos dérapages verbaux. La belle blague ! Certains de vos adversaires aveuglés ou traumatisés par vos allégations, ou tout simplement crispés sur leur propre identité, n’ont pas fait dans la dentelle. Ils ont empaqueté tous les Noirs, les ont étiquetés et les ont expédiés au pays des antisémites. Ils ont réussi ainsi à braquer certains d’entre eux, qui ont été obligés de vous soutenir pour sauver leur peau. C’est ainsi qu’on fait d’un peuple paisible des descendants de barbares. Quant aux médias qui font de vous le porte-parole des Noirs de France, par ignorance ou par recherche de sensationnalisme, ils ont contribué à transformer un épiphénomène en tragédie sociale. Aujourd’hui, les Noirs se sentent piégés. Les intellectuels embarrassés se grattent la tête, ramassés entre l’écorce et l’arbre. Des couples constitués de Juifs et de Noirs n’osent plus se regarder dans les yeux ; les enfants issus de ce métissage ignorent à quel diable se vouer.

      Le 12 mars 2005, sur lmsi.net, Antoine Germa, professeur agrégé d’histoire, publie “Mémoire de la Shoah, mémoire coloniale, mémoire de l’esclavage : les liaisons dangereuses !” :

      L’inquiétude suscitée par les propos de Dieudonné ne réside pas dans le simple fait d’interroger les usages mémoriaux de la Shoah. [...] Ce qui, à juste titre, doit nous inquiéter, c’est que cette affaire révèle une forme singulière de négationnisme qui ne nie pas l’existence de la Shoah mais qui s’attaque à sa mémoire et à sa célébration. Ce négationnisme est fondé sur une concurrence victimaire malsaine, fruit d’une vision communautariste de la société, laquelle se nourrit de l’invisibilité de certaines minorités dans l’espace public. [...]
      Dans ce contexte général de troubles mémoriels, Dieudonné tisse des liens factices et oppose, sans raison historique aucune, mémoire juive et mémoire coloniale, mémoire de la Shoah et mémoire de l’esclavage. Pensée comme unique, comme un bloc, comme indépendante des acteurs, des contextes et de ses usages, “la mémoire de la Shoah” aurait envahi selon lui l’espace public, faisant de l’ombre à toutes les autres mémoires. Curieuse conception de la mémoire collective perçue comme un champ clos, figée, constituée de l’addition de mémoires spécifiques. Dangereuse conception qui renvoie en fait à une certaine vision de l’espace public pensé sur le mode de l’agrégation de communautés. Du coup, l’humoriste présente la mémoire de la Shoah uniquement comme “une mémoire juive” et, conformément à la vieille théorie antisémite du complot, comme un outil d’intimidation manié par un groupe occulte qui, fort de ses appuis parmi les faiseurs d’opinion, obtiendrait ce qu’il désire : une visibilité totale et exclusive des Juifs dans l’espace public aux dépens des autres groupes minoritaires. Mais une mémoire, pour exister dans l’espace commun, n’a pas besoin d’en chasser une autre, elle doit donner un sens opportun à l’action des vivants pour engendrer ce que Michelet appelait «la cité commune». C’est pourquoi il devient impératif, avant que cette forme de négationnisme ne se structure véritablement et ne devienne un fait social, de délier ces mémoires et ces histoires.

      Le 10 mai 2005, toujours sur lmsi.net, paraît “Un négationnisme respectable” de Pierre Tevanian, professeur agrégé de philosophie, signataire de l’Appel des Indigènes de la République, peu suspect de sympathie pour les «extrémistes sionistes» :

      Le mouvement antiraciste [...] est unanime – et c’est heureux – pour condamner par principe tout négationnisme et pour considérer que la non-reconnaissance d’un crime est vis-à-vis des victimes et de leurs descendants un outrage qui réitère ou prolonge, sur le plan symbolique et psychologique, la violence de ce crime. Mais force est de constater que cette condamnation de principe ne s’accompagne pas d’une égale vigilance ni d’une égale capacité de réaction face à tous les négationnismes. [...]
      Le cas de Dieudonné est là pour nous rappeler les dérives auxquelles ce juste constat peut conduire s’il n’est pas réfléchi et analysé politiquement : concurrence des victimes, focalisation sur un «lobby sioniste» considéré comme unique responsable de l’occultation des autres crimes… Bref : construction d’un nouveau bouc émissaire et retour des vieux habits de la rhétorique antisémite («Dieu argent», «Peuple élu», «pleurnicheries»…). [...]
      Pour commencer, précisons que la formule «pornographie mémorielle», s’il n’y avait eu qu’elle, n’aurait pas posé de problème de racisme : cette formule peut être un moyen polémique, choquant certes, mais pas raciste, de critiquer un traitement sensationnaliste de la Shoah, privilégiant l’émotion suscitée par des images d’archive insoutenables plutôt que la réflexion sur les causes du crime et les moyens d’en tirer des leçons pour le présent. Le problème est que Dieudonné ne l’a pas employée en ce sens, et qu’il a tenu, autour de cette dénonciation de la «pornographie mémorielle», des propos beaucoup plus problématiques.
      Reconnaissons aussi que les «extrémistes sionistes» que dénonce Dieudonné existent bel et bien, que leurs positions tant sur le conflit israélo-palestinien que sur la politique intérieure française sont détestables et doivent être combattues et que certains d’entre eux tiennent effectivement des discours inacceptables invoquant «l’unicité de la Shoah» pour relativiser la gravité des autres crimes contre l’humanité. Mais ajoutons immédiatement que ces extrémistes sionistes ne sont ni les seuls ni même les principaux responsables de l’occultation du tort fait aux Noirs. C’est sur ce point que le discours de Dieudonné commence à dériver : dans la surestimation de leur pouvoir de nuisance – surestimation qui aboutit à une focalisation sur un “unique responsable”, autrement dit sur un bouc émissaire, qui rappelle les pires stéréotypes antisémites – et cela d’autant plus que Dieudonné a parfois glissé de «sionistes» à «juifs», et même «les Juifs».
      Au-delà du cas de Dieudonné, c’est là que commencent souvent les dérives : dans l’idée simpliste et mécanique selon laquelle le trop peu de place occupée par la souffrance des Noirs dans la mémoire nationale, dans les programmes scolaires et dans les consciences antiracistes serait dû au fait que “les Juifs prennent toute la place”. En réalité, tout s’oppose à cette vision simpliste : on parlait très peu de la Shoah dans les années 50, 60 et 70, que ce soit dans les films, dans les médias, à l’école, dans les discours politiques… Pour autant, parlait-on davantage de l’esclavage des Noirs, du génocide arménien ou des crimes coloniaux ? Non. On en parlait même encore moins qu’aujourd’hui. L’esclavage a été aboli définitivement en 1848 ; jusqu’à 1940, il s’est donc passé un siècle avant qu’ait lieu la Shoah. Au cours de ce siècle, il n’y avait aucune “mémoire de la Shoah” pour “occuper la place”, et pourtant la mémoire de l’esclavage a été totalement occultée.

      La journaliste Anne-Sophie Mercier, qui se méfiait de certains adversaires de l’humoriste et désirait le rencontrer et mener une enquête neutre, finit par consacrer son ouvrage (et sa réédition mise à jour quatre ans plus tard) aux impostures de celui qui se prétend éternel «lynché». Voici ce qu’elle écrit dans La vérité sur Dieudonné, Plon, 2005, pages 20 à 46 :

      En octobre 2000 s’est déclenchée en France une vague de violence antijuive. La coïncidence avec le déclenchement de la seconde Intifada est évidente. [...] Mais cette violence, insupportable, n’atteint pas, heureusement, le niveau qu’on aurait pu craindre, comme l’explique fort bien Jean-François Khan dans le numéro de Marianne du 7 mars 2004 [...]. Cette violence, relative, mais bien réelle, alimente pourtant une virulente campagne de la part de certains intellectuels. [...] C’est ce terrorisme intellectuel-là qui lasse parfois l’opinion et permet à Dieudonné de trouver des oreilles complaisantes pour ses “transgressions”. Il n’y a rien de plus insupportable que la vérité officielle. La moindre voix dissonante fait l’effet d’un bol d’air frais. [...]
      Des vents favorables, donc. Ce qui permet à Dieudonné d’attaquer sur tous les fronts. Avec presque toujours la même tactique : éviter de dire «Juifs», remplacer par «sionistes». Et surtout concentrer ses tirs sur les Israéliens avant d’opérer en douceur un glissement sémantique qui ne doit rien au hasard. Exemple, tiré du spectacle de Dieudonné joué en 2002 à Bobino. Dieudonné commence par parler de Moïse et des dix commandements. Puis il se lance : «Tu ne tueras point, c’est génial comme concept. Bien sûr, toute cette équipe, ils ont inventé la bombe atomique. Bien sûr. Et aujourd’hui, ils bombardent les bergers palestiniens à coups de F16.» On voit bien ici la confusion volontaire au sein de la même phrase entre Juifs (certains scientifiques à l’origine de la bombe atomique) et Israéliens. [...]
      B-HL est vilipendé dans tous ses spectacles depuis quelques années. Il est devenu pour Dieudonné la quintessence du Juif puissant et profiteur. [...] Si B-HL est une cible de choix, c’est aussi parce que, par sa seule existence, il infirme le discours de Dieudonné. L’équation Juifs = Israéliens ? Compliquée à démontrer avec un B-HL qui ne cache pas son peu d’enthousiasme pour Sharon. Le Juif esclavagiste ? L’image est affaiblie par l’obstination de Lévy à dénoncer certains conflits touchant l’Afrique, comme celui du Darfour, sur lequel, nous y reviendrons, Dieudonné observe un silence aussi troublant que riche d’enseignements. [...]
      On aurait tort de voir dans l’obsession antijuive de Dieudonné quelque chose d’uniquement pulsionnel. Dieudonné se décrit volontiers comme un homme attaqué par une communauté puissante ne supportant pas qu’il décrive ses turpitudes. Un homme qui ne baisse pas la tête, un homme en état de légitime défense, qui utilise les moyens du bord, parfois avec excès. D’où sa capacité à se placer, quand il est en difficulté, sur le terrain de l’humour et de la “franche” rigolade. Mais qu’on ne s’y trompe pas : si le Juif est à ce point présent dans le discours de Dieudonné, jusqu’à occulter désormais les autres aspects de son message, c’est parce qu’il est la clé de voûte d’une stratégie politique ambitieuse. Dieudonné n’est plus qu’accessoirement comique.

      Le 6 décembre 2005, Le Monde publie l’article “Démons français”, aussi appelé “Déclaration des 24” parce que signé par vingt-quatre historiens, sociologues et militants des droits de l’homme (Salah Amokrane, Nicolas Bancel, Esther Benbassa, Hamida Bensadia, Pascal Blanchard, Jean-Claude Chikaya, Suzanne Citron, Maryse Condé, Catherine Coquery-Vidrovitch, Yvan Gastaut, François Gèze, Nacira Guénif-Souilamas, Didier Lapeyronnie, Sandrine Lemaire, Gilles Manceron, Carpanin Marimoutou, Achille Mbembe, Laurent Mucchielli, Pap Ndiaye, Benjamin Stora, Christiane Taubira, Françoise Vergès, Pierre Vidal-Naquet et Michel Wieviorka). Bien accueilli par la critique, l’article est mis en ligne sur ldh-toulon.net. Par ailleurs sévère avec Alain Finkielkraut, une des cibles des dieudomaniaques, ce texte ambitieux détruit les allégations de ces derniers en quelques phrases. Quelle que soit son origine, tout universitaire proche des problèmes sociaux doit dénoncer des dérives idéologiques dangereuses comme celle de Dieudonné :

      La France connaît aujourd’hui, à travers la formation de groupes s’affirmant les «descendants» et les «héritiers» d’épisodes historiques douloureux – l’esclavage et la colonisation –, une situation en grande partie nouvelle. [...] Dans la France postcoloniale, l’incapacité de l’État à lutter efficacement contre les discriminations raciales, qui depuis des décennies empoisonnent la vie de millions de Français issus des anciennes colonies ou d’autres pays du Sud, témoigne en même temps du déni de cette histoire. C’est la conscience, parfois confuse, de cette filiation qu’ont cherché à exprimer des groupes très divers qui ne supportent plus l’indifférence des élites face à l’interminable relégation sociale dont témoigne la pérennisation des cités-ghettos, le “chômage ethnique”, la mobilisation policière dans les contrôles au faciès, etc. [...]
      Ce constat ne saurait en rester au stade de la révolte, de l’émotion et de la confusion qui l’accompagnent souvent. Car le risque serait grand alors d’aboutir aux pires dérives. Des dérives que l’on ne peut admettre et que l’on ne peut taire, et qui sont déjà là, comme on peut les lire sur maints forums d’Internet, où les escalades verbales tiennent trop souvent lieu d’analyse politique. Nous voulons parler des assimilations absurdes des révoltes des banlieues à l’Intifada palestinienne, de certains dérapages de la légitime solidarité avec la lutte du peuple palestinien vers l’affirmation d’un prétendu «antisionisme» qui cache mal parfois un réel antisémitisme, le «lobby juif» devenant le principal responsable de tous les maux de la terre. L’invocation incantatoire de cette solidarité sert en effet trop facilement de flambeau pour magnifier une révolte, par ailleurs pleinement fondée, contre un processus discriminatoire postcolonial dont les racines comme les causes actuelles n’ont rigoureusement rien à voir avec le conflit israélo-palestinien.
      Une variante à nos yeux particulièrement dangereuse de ce fourvoiement se retrouve dans les discours inacceptables de l’humoriste Dieudonné, dont l’audience pouvait jusqu’alors paraître circonscrite, mais qui semble dépasser désormais les frontières étroites du noyau proche qui le soutenait. Par glissements successifs, ce qui au départ était une revendication fondée de la mémoire de l’esclavage tend à devenir une machine infernale à énoncer des idées antisémites. La matrice en est – comme toujours – l’idée du «complot juif». Dans cette perspective, tout est bon, y compris les falsifications les plus grossières de la vérité historique. Le ressassement, par exemple, du fait que des «juifs» auraient été au centre ou auraient joué un rôle prédominant dans la traite transatlantique. Cette polémique, issue pour partie de mouvements radicaux tels que Nation of Islam de Louis Farrakhan et de certains secteurs des African Studies, a duré plus de dix ans aux États-Unis, et elle a été tranchée depuis, les études les plus sérieuses démontrant, sans aucune ambiguïté, que les juifs n’avaient joué globalement qu’un rôle marginal dans la traite. Dieudonné rappelle sans cesse que la participation supposée des «juifs» à la traite leur aurait permis de fonder des «banques». Le pouvoir, aux origines monstrueuses, des «juifs» se poursuivrait donc aujourd’hui par leur puissance financière ou leur omniprésence dans les médias. Là encore, c’est la reprise d’un thème nauséabond, répété sans discontinuité depuis le XIXe siècle par les groupes politiques et les publicistes, à la racine des catastrophes que l’on sait.
      La matrice antisémite est donc là, avec son centre paranoïaque. Les dangers d’une telle dérive sont évidents. L’antisémitisme paranoïaque a des effets potentiellement dévastateurs parce qu’il offre une explication “totale” de l’histoire : tout proviendrait de la suprématie des «juifs». La force d’agrégation d’une telle “idéologie” est donc potentiellement immense. Elle dévoie, dans le cas présent, le sentiment spontanément partagé par nombre de Français issus des immigrations coloniales – encouragés de surcroît à se percevoir en “communautés”, noire ou arabe, par le discours politique et médiatique dominant – d’être les victimes et les «boucs émissaires» de l’histoire, soumis au racisme. Et, dès lors, le bouc émissaire juif devient la cible racisée, en miroir du Noir esclave d’hier ou de l’ “indigène” de la IIIe République. Processus vertigineux, et totalement incontrôlable : lorsque la machine à produire des énoncés antisémites est enclenchée, elle se nourrit de son propre discours. Elle suit, toujours, un trajet cumulatif de radicalisation vers le pire. Pour autant, ce dévoiement n’a rien de fatal. Il est encore temps de le dénoncer très vigoureusement et de se mobiliser contre son potentiel destructeur.

      L’article “Les démons de Dieudonné” (L’Arche n° 573, janvier 2006) rassemble et analyse de très nombreux propos antijuifs du politicien fantaisiste, et clôture en quelque sorte une période agitée. Jusqu’en 2008, cette période est pourtant sans cesse rappelée dans des papiers et des reportages dénonçant les agissements du site de soutien à Dieudonné “Les Ogres” (par exemple, la mise en ligne d’une liste “fourre-tout” de Juifs sionistes supposés) ou commentant sa proximité avec Jean-Marie Le Pen, autre “diabolisé” que les diatribes racistes n’effraient pas. Dans le même temps, Dieudonné perd ses premiers procès. Par exemple, ses propos de 2004 sur les «négriers reconvertis» lui valent une condamnation pour incitation à la haine raciale. Le jugement rendu au TGI de Paris le 10 mars 2006, qui sera confirmé en appel l’année suivante, est accueilli avec beaucoup de satisfaction par les associations antiracistes. Dans ses attendus, le tribunal réfute la défense de Dieudonné, qui prétendait n’insulter que ses agresseurs :

      Les propos poursuivis ne peuvent avoir, en dépit des dénégations de leur auteur, d’autre cible que la communauté juive en tant que telle. [...] Sous couvert de stigmatiser ses détracteurs, il désigne à la vindicte les juifs, en les assimilant à des marchands d’esclaves qui auraient bâti des fortunes sur la traite des Noirs, ayant ainsi tiré profit d’un crime contre l’humanité. [...] Un tel anathème, l’emploi du terme particulièrement virulent de «négrier» et l’amalgame auquel le prévenu se livre en recourant à des stéréotypes antisémites qu’il mélange et n’hésite pas à actualiser de manière singulière – le négrier enrichi, le banquier, le militant sioniste, le terroriste soutenant Ariel Sharon – ne peuvent que susciter chez le lecteur un vif sentiment de rejet voire de haine ou de violence à l’égard de la communauté juive ainsi présentée sous un jour odieux, et constituer un ferment indéniable de discorde.

      Arrive un nouvel épisode retentissant : Faurisson au Zénith. Les réactions sont nombreuses. Le Conseil représentatif des associations noires parle d’«effroyable mise en scène». Le 29 décembre 2008, SOS Racisme publie le communiqué suivant :

      SOS Racisme tient à condamner ce qui s’est déroulé au Zénith de Paris ce vendredi 26 décembre. Le geste de Dieudonné qui, au cours de son spectacle, a mis à l’honneur le négationniste Faurisson, ne peut être considéré comme une simple «provocation».
      Par ce geste, Dieudonné, que nous avions déjà dû qualifier de «Le Pen noir» il y a quelques années après qu’il avait fait huer des noms de Juifs dans le même Zénith de Paris, se pose en propagandiste du négationnisme. Présence de Jean-Marie Le Pen dans la salle, remise d’un prix de l’«insolence» par une personne figurant un déporté juif, ovation demandée – et obtenue – pour un antisémite pathologique et obsessionnel… Dieudonné n’est pas ici dans la «provocation» mais dans l’affirmation d’une ligne politique – fût-elle brouillonne – d’extrême droite.
      SOS Racisme tient également à attirer l’attention sur les personnes assistant aux spectacles de Dieudonné. En effet, chacun sait aujourd’hui que chacun des spectacles – et notamment au Zénith de Paris – est une possible occasion d’un dérapage. La question se pose alors : les spectateurs de Dieudonné vont le voir pour rire ou pour huer les Juifs ?

      Stéphane Hessel est un ancien résistant rescapé des camps d’extermination, ambassadeur de France et critique acerbe des décisions et des actions militaires israéliennes. Il rédige “La multiplicité de mes indignations” qui paraît dans Libération le 31 décembre 2008 :

      Il y a quelques jours, le pseudo-humoriste Dieudonné offrait au Zénith un spectacle où il avait invité Robert Faurisson, et mis en scène un homme vêtu d’un pyjama rayé. En même temps, Israël bombarde la bande de Gaza. [...] On connaît Dieudonné, c’est un hurluberlu que personne ne peut respecter, et cela n’est pas pour moi le plus grave. Le pire, ce sont ses cinq mille ovationneurs. J’ai 92 ans, et il m’est insupportable de voir que l’horreur de l’extermination des Juifs par les nazis puisse aujourd’hui fournir un prétexte à faire rire. Les médias ont d’ailleurs considérablement réagi contre ce qui s’est passé au Zénith. Il va maintenant y avoir une poursuite judiciaire, donc on ne peut pas dire que l’affaire ait été passée sous silence. Cela dit, cette poursuite conduira à une nouvelle sanction dont Dieudonné se fiche visiblement. [...] Mettre en parallèle ce qui s’est passé au Zénith et ce qui se passe à Gaza, cette prison à ciel ouvert, est une double indication : celle qui nous oblige à rester vigilants sur ce qui est de l’antisémitisme, mais aussi celle qui nous impose de rester combatifs sur la violence sioniste et israélienne tout à fait inacceptable en terme de droit international.
      On dit que parmi les cinq mille spectateurs du Zénith, se trouvaient beaucoup de jeunes Français d’origine arabe qui s’identifient aux jeunes de la bande de Gaza. Raison de plus pour ne pas laisser passer une démonstration comme celle-là. Mais ça ne me paraît pas vraisemblable et la présence de Jean-Marie Le Pen dans l’assistance suffit à démontrer que le public était essentiellement constitué de membres de l’extrême droite.

      Le Monde du 24 février 2009 publie un texte d’Abel Mestre et Caroline Monnot, “Les étranges amitiés de Dieudonné”, qui revient sur une représentation spéciale du spectacle J’ai fait l’con. L’article est si instructif que des sites négationnistes le qualifient de «formidable coup de pub» :

      Ce 29 janvier, le spectacle est surtout parmi le public. Tout le gratin négationniste s’est donné rendez-vous, à l’invitation de Robert Faurisson, dont le 80e anniversaire tombait quelques jours plus tôt. Il y a là une petite famille marginalisée de militants qui nient la réalité du génocide des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale et n’apparaissent que très rarement ensemble, compte tenu de l’hostilité qu’ils suscitent. Un carré de places leur a été réservé au pied de la scène à la Main d’Or. Le garde du corps personnel de Dieudonné veille à la sécurité de M. Faurisson. [...] Outre les négationnistes, plusieurs courants de l’extrême droite radicale, qui ont tous en commun un antisémitisme virulent, ont leurs représentants. Il y a là Charles-Alban Schepens, l’un des dirigeants du Renouveau français, un groupuscule «catholique, nationaliste et contre-révolutionnaire», qui se réclame, entre autres, de Charles Maurras, du maréchal Pétain et des Phalanges espagnoles. On remarque aussi des membres du courant «nationaliste révolutionnaire», qui combine idéologie fasciste et anti-impérialisme, ainsi que le patron d’une boutique parisienne réputée dans les milieux skinheads. Tous ceux-là apprécient comme autant de clins d’œil les allusions à la Shoah et au pouvoir prêté aux Juifs qui parsèment le spectacle. [...]
      Dieudonné s’affiche aujourd’hui comme une sorte de compagnon de route d’Égalité et Réconciliation. Cette association entend convertir au nationalisme politique les jeunes des milieux populaires, et notamment ceux issus de l’immigration. Ces jeunes sont une des composantes principales du public de Dieudonné, dont les spectacles peuvent servir de passerelle pour un engagement politique. [...] La véritable nature d’Égalité et Réconciliation reste un mystère. La consultation de ses statuts, déposés le 21 mars 2007 au bureau des associations de la préfecture de police de Paris, fait apparaître deux personnes qui préfèrent rester très discrètes. Outre Alain Soral, sont inscrits comme membres fondateurs Jildaz Mahé O’Chinal et Philippe Peninque. À vingt ans d’écart, tous deux ont milité activement au sein de la même organisation d’extrême droite étudiante, le Groupe union défense (GUD), réputé pour sa violence. [...] Frédéric Chatillon est aussi un ami de Dieudonné et d’Alain Soral. À l’été 2006, ils étaient ensemble au sud du Liban et en Syrie – où M. Chatillon a de nombreux contacts haut placés. [...] La matrice idéologique d’Égalité et Réconciliation emprunte à la ligne politique du GUD, impulsée par M. Chatillon au tournant des années 1990, quand ce dernier avait imposé un positionnement violemment antisioniste au nom de la défense de l’identité. Lors d’une manifestation de soutien aux Palestiniens, à Paris, le 24 janvier, Alain Soral et une partie de ses troupes ont ainsi tenté de défiler aux cris de : «Sioniste, casse-toi, la France n’est pas à toi !» À cette occasion, M. Soral déclarera : «Nous, patriotes français, (…) sommes traités en Palestiniens dans notre propre pays.» Et il saluera «partout, au Venezuela, en Iran, en Russie, la nouvelle résistance qui se lève contre le nouvel ordre mondial sous imperium américain». Ce jour-là, Égalité et Réconciliation était hébergée dans le cortège du tout nouveau Parti antisioniste créé par le centre chiite radical Zahra, souvent représenté au théâtre de la Main d’Or de Dieudonné et assidûment courtisé par l’extrême droite.

      On découvre peu à peu que Dieudonné connaît beaucoup plus la propagande négationniste qu’on ne l’aurait cru. La LICRA ira jusqu’à l’appeler «le négationniste». Le MRAP nuance davantage mais manifeste une vive inquiétude dans ce communiqué du 24 mars 2009 titré “Dieudonné ne fait plus rire” :

      Au nom de la provocation, Dieudonné recycle les pires thèmes de l’extrême droite et offre une tribune inespérée aux falsificateurs de l’histoire. La condamnation de la politique israélienne, la lutte contre les discriminations dont sont victimes notamment les habitants des quartiers populaires, sont instrumentalisées pour déboucher sur une condamnation d’un “système sioniste”, fourre-tout démagogique et non-sens politique incluant tous les partis politiques, les médias, etc. Ces théories rappellent trop celles des conspirationnistes et des antisémites de toujours pour que tous les démocrates et les anti-racistes ne s’en inquiètent pas.

      Scandalisés mais impuissants, les partis politiques essaient tant bien que mal de ne plus faire de publicité à Dieudonné, notamment de ne pas commenter ses turpitudes lors de sa campagne pour les élections européennes. C’est à l’extrême gauche que l’on trouve encore des analyses marquées, comme on doit s’y attendre, par l’aversion pour l’extrême droite. Le 12 mai 2009, le Nouveau Parti anticapitaliste met en ligne le texte “Dieudonné, une liste d’extrême droite en plus” :

      Après la liste du Front national et celle des amis de Carl Lang, l’extrême droite «antisioniste» aura également sa tribune, sortant ainsi de la confidentialité, pour la première fois depuis les années 1940. La liste francilienne, conduite par Dieudonné, regroupe des néo-fascistes, des illuminés sectaires, des extrémistes religieux, des adeptes de la théorie du complot, des nationaux-catholiques antimusulmans, un cadre régional du FNJ ainsi que des révisionnistes.
      Cette liste de prétendus «anticommunautaristes», pour beaucoup partisans de l’assimilation et du colonialisme, dénonce la «sionisation» de la société évitant ainsi les débats sur les difficultés économiques et sociales auxquelles sont confrontés les travailleurs et la jeunesse des quartiers populaires. Et pour cause, ces questions pourraient la faire voler en éclats. Cette liste distille un antisémitisme, plus ou moins explicite selon ses composantes, favorisant une nouvelle offensive amalgamant antisionisme et antisémitisme. Elle porte ainsi atteinte à la cause palestinienne et bénéficie à ceux qui veulent étouffer toute forme de critique à l’encontre de la politique coloniale des gouvernements israéliens successifs [...].

      Claude Guillon, écrivain communiste libertaire, met en ligne le 16 mai 2009 une étude intéressante intitulée “Céline, Dieudonné, Faurisson : toujours les maux pour rire” :

      En organisant et en dirigeant une liste dite «antisioniste» aux élections européennes de 2009, le fantaisiste Dieudonné s’est situé délibérément sur le terrain de l’action politique d’où il feignait d’être absent, tout en affichant ses relations avec des militants d’extrême droite, soi-disant par intérêt médiatique ou goût de la provocation. [...]
      Au Zénith, Faurisson était invité sur scène ès qualités, si l’on peut dire ; dans la vidéo consultable sur le Net, il apparaît comme acteur d’un sketch, dans lequel il donne la réplique à Dieudonné. M. Faurisson a donc entamé une carrière inattendue de comique. [...] Dans le sketch, il “joue” un juif (il porte une kippa) traqueur de nazis, Maître Simon Krokfield (entre Simon Wiesenthal et Maître Klarsfeld). Ce juif de comédie est président – ici l’on est supposé rire – de «l’association des beaux-frères et belles-sœurs de déportés» (au lieu de «fils et filles»). Dans le répertoire comique français, toutes les phrases qui commencent par «Mon beau-frère…» annoncent une charge ironique. La formule de Dieudonné veut s’inscrire dans ce répertoire (imaginons : «Mon beau-frère, il est déporté… [rires]»). Elle sous-entend que les gens qui se prévalent d’une filiation avec les déporté(e)s en jouent comme d’une recommandation, un piston, quand au fond ils n’ont qu’une relation d’alliance avec eux. On voit que tout le monde n’a pas le souci de ne pas séparer les enfants de leurs parents. Ajoutons que Faurisson/Krokfield plaisante sur les «nègres». Il s’agit probablement d’une “réplique” à un extrait d’émission télévisée où un intervenant critique Dieudonné, et prononce à son propos un mot, qui peut être «nègre», mais qui, dans les mauvaises conditions d’enregistrement et d’écoute, peut aussi bien être le début de nég/ationniste. Qu’importe d’ailleurs. Le fait qu’un individu particulier, à le supposer de confession ou d’origine juive, traite quelqu’un de «nègre» à raison de la couleur de sa peau, ne justifie nullement d’incarner un “juif” abstrait en raciste antinoir. Faurisson “joue” donc, pour le ridiculiser, le rôle d’un juif, non pas “survivant”, mais presque “au contraire” vivant puisqu’il n’a pas pu être victime d’un génocide qui n’a pas eu lieu. Faurisson, qui nie que les juifs aient jamais été victimes d’un génocide organisé par les nazis, crée, par la magie d’un petit théâtre, un juif supplémentaire. Du coup, il “prouve” que le génocide n’a pas eu lieu, puisque lui Fau/juif/risson est bien en vie et parle, de manière censément ridicule. Des néo-nazis ont pareillement dit de Simone Veil, par exemple, qu’elle prouve, par son existence même, l’inexistence du génocide. On entendait, pendant l’Occupation, sur Radio Paris, les bonimenteurs de la collaboration contrefaire un “accent yiddish” pour parler des juifs et de leurs «bedis» commerces. Imaginons maintenant Rudolph Hess, improvisant une scénette au procès de Nuremberg, napperon sur le crâne, accent d’Europe de l’Est, “témoignant” que les juifs n’ont pas été exterminés puisque lui est vivant… Nous ne sommes nullement, comme le prétend Dieudonné, dès qu’il est renvoyé dans les cordes, et comme le croient de trop nombreux crétins, dans le registre de la dérision ou de la provocation, mais dans celui de la perversité, ce qui n’est pas une catégorie morale mais clinique. [...]
      Considérons maintenant les propos de M. Yahia Gouasmi, dirigeant d’un «parti anti-sioniste», membre de la liste «antisioniste» de Dieudonné aux européennes, lors de la présentation de celle-ci. Il est assis à la droite de Dieudonné, parle en sa présence, sans être à aucun moment repris ou démenti par lui. [Il faut un] «front uni contre le sionisme, qui gangrène notre société ; il gère les médias, l’éducation de nos enfants, notre gouvernement (…) tout ça pour l’entité sioniste israélienne.» Le sionisme gère l’Éducation nationale ?! À strictement parler vide de sens, cette affirmation évoque immédiatement le délire antisémite : ils (les juifs) sont partout, ils veulent devenir les maîtres du monde, d’ailleurs c’est déjà fait ! Dans leur concision, les propos de M. Gouasmi confirment – hélas ! – l’hypothèse selon laquelle «sionisme» est le vocable sous lequel les antisémites modernes (c’est-à-dire postérieurs à la création de l’État d’Israël) stigmatisent «les juifs», sans rapport objectif avec le sionisme en tant que mouvement d’opinion historiquement daté. [...] Un mot encore, emprunté à M. Gouasmi, qui se dit très préoccupé par le nombre des divorces. Savez-vous pourquoi ? «À chaque divorce, il y a un sioniste derrière. Nous le croyons.» En langage courant, ce sont les propos d’un fou, auxquels personne n’accorderait beaucoup d’attention si tenus par un pilier de comptoir. Mais ils constituent, du point de vue même de celui qui les tient, et de Dieudonné qui les écoute, un programme d’affirmation politique. Dans ses thèmes, dans sa structure, dans les mensonges historiques qu’il véhicule, ce délire recouvre exactement le délire antisémite. Seule différence notable, adoptée par précaution ou sincèrement “pensée”, le mot antisioniste.
      Dans l’imaginaire antisémite, comme dans tous les imaginaires racistes (antinoir, antiarabe), le juif est fantasmé comme ayant une sexualité débridée. [...] Dans l’imaginaire de Dieudonné (il n’est pas le seul !), la sodomie n’est pas une pratique érotique mais un moyen de se soumettre l’autre et/ou de l’humilier, quel que soit son sexe. Le fantaisiste recourt à un vocabulaire personnel, et à une gestuelle très classique, que son public reconnaît et salue par des rires complices. Enculer, c’est dans le vocabulaire de Dieudonné «glisser une quenelle» (le sketch avec Faurisson est parfois intitulé sur le Net «Glissage de quenelle») ; quant au geste il consiste toujours à remonter la main gauche le long du bras droit, pour signifier la taille de la «quenelle» que, selon les cas, on a mis à l’autre ou que l’on s’est fait mettre par lui. [...] Autre pratique connue pour symboliser la soumission : lécher le cul. Elle peut se confondre avec l’idée de sodomie. Ainsi à propos de George W. Bush, dont le président de la République française Nicolas Sarkozy est supposé avoir léché le cul (il est soumis à lui) mais qu’il a peut-être enculé au passage (évocation confuse des rapports sodomitiques entre les États-Unis, Israël et “les juifs”) : «Bush est reparti avec le cul propre, avec Sarkozy dans le fion !» [...] À propos des européennes, enfin, il déclare qu’il espère «glisser une petite quenelle dans le fond du fion du sionisme» (Le Monde, 10-11 mai 2009 ; d’après Libération, il aurait précisé «ma petite quenelle»). Le programme de la liste se résume donc officiellement à “enculer le sionisme”. [...] Renouant avec une longue tradition d’obscénité dans la littérature populaire et les farces, la mention récurrente de la sodomie comme domination atteste ici l’obsession paranoïaque, au sens clinique, de se faire avoir, d’être baisé, d’être abusé, trompé, – tous termes ayant un sens équivoque. Toutes les occasions historiques sont bonnes pour cela : défaite de 1940, 11 septembre 2001 et grippe porcine. Lacan avait finement intitulé l’un de ses séminaires : «Les non-dupes errent». On voit jusqu’où peut aller leur errance.
      Le caractère hétéroclite de la liste «antisioniste» n’a pas manqué d’être souligné tant il est caricatural. C’est que ces gens n’ont pas d’idées propres, et par malheur ils méprisent aussi l’histoire [...]. Ces gens se déclarent «infréquentables» et se congratulent ! M. Faurisson se fait remettre sur la scène du Zénith le «prix de l’infréquentabilité et de l’insolence», rien moins ! Au fond, ils voudraient être à la fois proscrits, méprisés, ghettoisés… mais célèbres. Le fantaisiste se voit en Chaplin, l’écrivain rêve d’être Kafka, et le charlatan Sigmund Freud. Bref, les malheureux aimeraient tellement être juifs. Des victimes, autant dire des martyrs ! D’ailleurs, on les agresse physiquement, c’est un début ! Et rebelles avec ça, anticonformistes ! À côté d’eux, les Darien, Fénéon et Zo d’Axa, étaient des grenouilles de bénitier. Comment expliquer que le monde ne reconnaisse pas de pareils génies à leur juste valeur ?… C’est à ce problème existentiel que le complot sioniste, euphémisme moderne du complot juif ou judéo-maçonnique, sert de solution finale. Ces rêves déçus, ces ambitions rentrées, ces aigreurs d’estomac… Bon Dieu mais c’est bien sûr ! Les juifs, les sionistes… Comment n’y avait-on pas pensé plus tôt ? En fait, on y pense depuis toujours (et c’est une preuve supplémentaire, pas ?). «Socialisme des imbéciles», selon la formule du social-démocrate August Bebel, l’antisémitisme, de forme ancienne ou post-mille neuf cent quarante-huitarde, est la providence des aigris et des déclassés, qui doivent s’expliquer à eux-mêmes et expliquer au monde comment il se fait qu’ils ont été mis au ban de tout et par tous, exceptés leurs semblables, aussi éloignés qu’ils en soient par ailleurs. Et c’est ainsi que des activistes pro-palestiniens fraternisent avec des racistes d’extrême droite et d’anciens staliniens avec des islamistes. [...]
      Le soir où il fait monter Faurisson sur scène, Dieudonné s’exalte : «C’est la plus grosse connerie que j’ai faite. La vie est courte, déconnons et désobéissons le plus vite possible (…) liberté d’expression.» Quand Dieudonné crie «liberté d’expression», bras écartés, ce n’est pas un programme, c’est une incantation. Il prétend passer sur les propos qui viennent d’être tenus, par lui et Faurisson, une onction morale. «Ces propos sont couverts par la liberté d’expression» semble-t-il dire, comme on dit d’un fait qu’il est couvert par la prescription, donc impossible à juger. Or le principe, excellent dans son entièreté, de la liberté d’expression, ne s’entend qu’avec le corollaire de la responsabilité morale et politique. Peut-être est-ce la liberté du bouffon que revendique le fantaisiste ? Mais dans ce cas, il se désigne lui-même comme bouffon, c’est-à-dire comme mauvaise conscience du monarque et se disqualifie comme critique du système.

      Terminons par l’avis de trois associations pro-palestiniennes et/ou antisionistes. Ces communiqués, comme celui du 18 mai 2009 de l’Union Juive Française pour la Paix, révèlent quelques méthodes d’usurpation et de propagande raciste utilisées par les conseillers et les comparses de Dieudonné :

      L’UJFP ayant pensé depuis son lancement, que la liste aux élections européennes annoncée par Dieudonné, ne méritait aucune publicité même sous forme d’interdiction, nous nous étions gardés d’intervenir à ce sujet. Nous faisons une mise au point aujourd’hui, à la fois parce que nous sommes interrogés sur notre position par nombre de nos amis, et aussi parce que circulent des vidéos qui nous sont mensongèrement attribuées. [...]
      Bien sûr Dieudonné/Soral abordent quelquefois la Palestine, mais ce n’est que pour mieux s’en servir d’entrée pour une de leurs thématiques préférées : celle du complot (le complot des juifs maîtres du monde étant un des thèmes les plus éculés de l’antisémitisme). Il s’agit d’un élément très classique de la panoplie d’extrême droite qui consiste à se souder contre un ennemi extérieur au territoire ou aux conventions sociales, rendu responsable de tous les maux. Pour les uns, la menace sera les sans-papiers envahisseurs, pour d’autres (dont Soral) les féministes et les homosexuels militants dissolvant la société, pour d’autres encore le sionisme venu de l’étranger dont les juifs seraient (à l’exception de quelques illuminés ratissés par Dieudonné) les vecteurs. Et Dieudonné attribue aux banquiers juifs le quasi-monopole de l’esclavage et de la traite ! Comment s’étonner alors que Dieudonné, désormais grand ami de Le Pen et metteur en scène du négationniste Faurisson, ait démarché, entre autres, le MDI (Mouvement des damnés de l’impérialisme) de Kémi Séba, groupuscule raciste noir qui ne s’entend d’ailleurs pas si mal avec des mouvements racistes blancs, car partageant avec eux une haine du métissage et de l’interculturel ?
      Nous sommes antisionistes car antiracistes et parce que nous défendons partout la citoyenneté pour tous et la recherche d’un “vivre ensemble” fait de confiance réciproque. Nous n’avons rien de commun avec la droite antisémite.

      Communiqué des Indigènes de la République, 20 mai 2009 :

      Nous avons longtemps espéré un sursaut de lucidité de la part de Dieudonné. Nous nous sommes abstenus jusque-là de dénoncer ses errements politiques. Nous l’avons défendu lorsqu’il était la cible d’attaques injustes et nous avons même gardé le silence les nombreuses fois où il a fourni de formidables prétextes à tous ceux qui voulaient sa peau – et la nôtre, par la même occasion. Nous n’avons pas non plus hésité à discuter avec lui, à le mettre en garde contre les conséquences gravissimes de ses prises de positions pour ce que nous pensions être nos causes communes, l’antiracisme et l’anticolonialisme (dont l’antisionisme est aujourd’hui une composante majeure). Catastrophés, nous l’avons vu, à chaque fois qu’il était l’objet d’une nouvelle campagne médiatique, glisser, déraper, aller toujours plus loin dans l’aberration politique. Piégé par ses propres délires, par les encouragements de ses «conseillers», pseudo-antisionistes, et par l’hostilité que lui ont manifesté la plupart des forces politiques en France, Dieudonné a franchi un cap décisif, peut-être irrémédiable, en s’alliant dans le cadre d’une liste dite antisioniste avec des personnalités douteuses dont certaines sont directement issues de l’extrême droite raciste. [...]
      Qu’on ne nous dise pas que Dieudonné est un humoriste ou qu’il subvertit la politique en transgressant les lignes rouges. Le message qu’il communique aux nôtres à travers ses prises de position politiques est extrêmement dangeureux : l’extrême droite est une «victime» du système politique, l’extrême droite est antisioniste, l’extrême droite est nationaliste tout comme nous, l’extrême droite est donc notre alliée «naturelle». Rien n’est plus faux ! L’extrême droite n’est pas une «victime» du système politique, elle en est le produit ; elle constitue la tendance la plus dure du racisme français ; l’extrême droite n’est pas antisioniste (certains de ses courants sont pro-sionistes par haine des Arabes, d’autres se déclarent solidaires du peuple palestinien par haine des Juifs en tant que Juifs) ; quant au nationalisme de l’extrême droite, c’est un nationalisme parfaitement impérialiste, colonialiste et raciste qui n’a rien à voir avec notre lutte pour la libération nationale des peuples opprimés. En s’alliant avec l’extrême droite, quel que soit le visage qu’elle se donne, Dieudonné et ses semblables (“la banlieue s’exprime”, Kemi Seba, Centre Zahra, etc.) effacent sans scrupules plus de quarante ans de lutte de l’immigration contre l’extrême droite ; ils insultent la mémoire de tous ceux qui se sont battus contre le colonialisme. Que Dieudonné en soit conscient ou non, il fait ainsi le jeu du sionisme qu’il prétend combattre.

      Communiqué de l’Association France-Palestine Solidarité, 26 mai 2009 :

      La présentation par Dieudonné d’une liste prétendument antisioniste et constituée de militants d’extrême droite aux élections européennes mérite une mise au point. Dieudonné ne s’en cache plus, il est devenu le grand ami de Le Pen, n’hésite pas à ironiser sur la déportation des Juifs d’Europe vers les camps de la mort ni à se commettre avec le négationniste Faurisson. Qu’il participe d’une telle liste d’extrême droite n’est donc pas pour nous étonner. Nous aurions pu nous contenter du silence, pour ne pas contribuer à ce que Dieudonné recherche : la médiatisation dont il se repaît. C’eût été ignorer les dangers de ce qu’il véhicule. Car le fait que cette liste surfe sur les légitimes émotions et colères suscitées par la politique israélienne en Palestine occupée – notamment après la guerre meurtrière menée cet hiver contre la population de Gaza – pour tenter de les détourner à son profit, ne relève pas seulement de la duperie. Sa logique même est dangereuse. Elle l’est pour notre société et les valeurs de solidarité, d’antiracisme et d’égalité que nous y défendons. Elle l’est pour la cause palestinienne dont le droit et la nécessité de respecter le droit sont les fondements. Les valeurs du combat national du peuple palestinien et celles que prétend défendre l’extrême droite sont aux antipodes les unes des autres.

      La liste antisioniste recueille évidemment trop peu de voix, ce qui ne semble pas décourager Dieudonné : depuis 2009, il poursuit ses activités et ses provocations sordides en compagnie de ses nouveaux «amis», les négationnistes, et même du président iranien Mahmoud Ahmadinejad, «la seule voix de paix que l’on entend aujourd’hui dans le monde», à qui il dédie un spectacle-meeting. L’islam et le christianisme auraient retrouvé grâce à ses yeux, si on en croit ses dernières interviews ; mais c’est l’antijudaïsme virulent des intégristes les plus marginaux qu’il apprécie avant tout. Le Front national conduit par Marine Le Pen lui plaît de moins en moins : d’après lui, même ce parti semble ne plus échapper aux collusions avec les «sionistes» ! Le 17 mars 2011, la cour d’appel de Paris confirme sa condamnation à une lourde amende dans l’affaire “Faurisson au Zénith”. Dieudonné ne s’est pas rendu au tribunal ce jour-là. Même des associations très vigilantes en ce qui concerne la négrophobie sont parmi les parties civiles pour dénoncer la haine travestie en défense de la “cause noire” : «M. M’bala M’bala ne lutte pas contre les racismes mais nourrit les divisions de la société française et s’en nourrit», déclarait Total Respect-Tjenbé Rèd Fédération peu avant le jugement.

 

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Publié dans : Articles |le 30 mars, 2011 |Pas de Commentaires »

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